QUEL DIEU ?

"Lettre à un ami , survivant du Camp de Dora".
Père Paul-Maurice Dupont, le 11/11/02

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Je propose 3 regards , 3 façons de donner sens au mot : " Dieu "

1/ . Le Dieu très connu Le regard du scientifique et du socio-psychologue

Débat entre la raison scientifique (lois physiques, hypothèses, relation cause à effet) d’une part et d’autre modes de connaissance plus intuitives que le raisonnement pur et la démonstration en des domaines qui échappent à l’observation. Mais aussi débat sur l’image que l’on se fait de " Dieu ".

Par exemple : pour moi, Dieu intervient-il dans le détail du fonctionnement du monde ?

Si " oui " c’est le " Dieu des religions classiques " = le " Dieu très (trop) connu ". Tout puissant. Le Dieu de l’orage, le Dieu des 7 jours de la création, le Dieu manipulateur, interventionniste de l’extérieur, d’en haut purement transcendant. Le Dieu " tribal " du sacré et du sacrifice, relayé par les institutions religieuses qui croient profiter de ce renfort de leur pouvoir Cf Condamnation de Galilée

Cette image de Dieu continue à fonctionner dans les mentalités et c’est aussi pourquoi toute idée de Dieu est totalement rejetée par beaucoup d’esprits scientifiques. Cf depuis Spinoza, Kant , A.Comte, etc…

Il a fallu deux ou trois siècles pour que la théologie chrétienne intègre le regard scientifique moderne (CF Bonhoeffer 1940) et mette en question ce " Dieu trop connu " sans exclure les autres dimensions humaines (Besoin de sens, de signes, de symboles…)

2/ : Le Dieu méconnu. Le regard évangélique 

Ici commence la vraie question pour un chrétien.

Quel est le Dieu de Jésus ? Dieu spécifique, original, surprenant pour les mentalités religieuses. Comment le chercher avec nos yeux d’aujourd’hui ?

Le Dieu de Jésus est encore après 20 siècles pour beaucoup un " Dieu méconnu " parce que toujours regardé à travers le Dieu très connu ci-dessus. L’instinct religieux est demeuré très fort et les textes même des évangiles et de la tradition chrétienne en sont un partie imprégnés. Pour les décanter, il faut les lire dans leur ensemble et replacer certains passages encore " magiques " dans la simplicité Fond Humain basique (Humanité de Jésus). Il faut entrer dans la dynamique du message de Jésus, pour saisir combien il est révolutionnaire et " anti-religieux !

Le Dieu de Jésus, en effet, est Père, c à dire qu’il diffuse l’être, l’exister ,l’"existence, la VIE plénière, non seulement comme origine " créateur " puissant, mais, paradoxalement, comme éducateur par son exemple de serviteur " tout faible et partageant le destin des tout-faibles pour le faire " aboutir " comme " sauveur " conduisant , hors histoire, à une Vie accomplie. (résurrection = le grain qui passe par la " décomposition " pour aboutir dans le fruit).

Jésus martyrisé est solidaire de tous les écrasés et il est " passage " en sa personne toute entière dans un mode vie " autre ".

(Si j’ose suggérer cela à quelqu’un qui a connu cette horreur, cf Auschwitz : l’enfant pendu ; " Où est Dieu ? " demande un témoin   " Il est dans cet enfant qui déjà il vit en plénitude " , répond le croyant déporté). Bien sur une telle vision de Dieu ne redonne pas cette vie mortelle à l’enfant, ni ne justifie le bourreau, mais elle donne sens et force à une lutte implacable contre ce bourreau. (Aujourd’hui, le nouveau bourreau se nomme : l’ultra-libéralisme sauvage et les suppliciés : des milliards d’êtres sous-humanisés )

Pour que cette efficacité fonctionne, au centre de son action-message, Jésus place la CONVERSION INTERIEURE. Le Dieu de Jésus n’intervient plus de l’extérieur. Il ne dépend pas l’enfant déporté, ni ne décrucifie Jésus. Mais il " pénètre " les cœurs, dans une " immanence " mystérieuse . IL agit en sollicitant de l’intérieur des humains totalement libres. En entrant lui-même dans la mort, il entraîne dans la Vie.

Ce qui ne veut pas dire qu’il est " éthéré ", ni abstrait, ni passif devant le " mal ". ( Non un personnage nommé " démon ", mais l’homme inachevé, en devenir, chercheur, tâtonnant, pas forcément culpabilisable comme " pécheur "). L’évangile a été dans l’histoire et est, un ferment de transformation concrète des situations humaines. Pour le regard croyant, il ébauche concrètement un monde en voie de transformation et donc suscite des engagements pratiques pour un monde moins inhumain. Il a besoin des hommes, y compris d’un minimum de " communion organisée " (Associations diverses, églises notamment, à ne pas identifier avec clergé…)

Mais, comme le Dieu de Jésus, cela est discret, inachevé et, de toute façon, cela passe à travers le changement du cœur des individus et des groupes humains…Ce n’est pas " produit " par les gri-gri ou tout autre truc extérieur. (Cf Jésus vitupérant contre la magie légale des pharisiens anti-humains. Ou déclarant que le vrai temple n’est plus en pierre, mais fait de personnes et de relations humaines. )

Evidemment, pour adhérer à ce Dieu de Jésus, encore trop " Dieu méconnu ", il faut un acte de foi qui sorte du religieux classique, au besoin le critique et en tout cas le dépasse infiniment. Chacun est invité à se positionner librement. Mais dans cette lutte pour la recherche du Sens, on doit éviter le contre sens, de se positionner face à l’autre le " Dieu trop connu " des religions qui n’est que très partiellement celui de l’évangile. Ne pas se tromper d’ennemi divin !

3/ Le Dieu inconnu Le regard du chercheur (de Sens) :.

De toute façon, en amont de tout cela, il y a le " Dieu Inconnu " curieusement enraciné dans le fond humain comme un Mystère absolu dont on ne peut rien dire sinon qu’on se heurte à lui, comme à une question viscérale quasi impossible à éliminer totalement dans le cours d’une vie, et d’une période culturelle.

Reconnaître à la fois ce " réel divin " et son caractère presque inaccessible n’est pas irrationnel, mais cela exige beaucoup de modestie dans la façon de le définir avec des mots, même ceux de l’Evangile et de l’histoire religieuse (dogmes). Cela élimine totalement qu’on puisse le manipuler avec des choses et pratiques magiques ou non .

Les chrétiens, comme tous les autres, doivent constamment se souvenir que le Dieu de Jésus est connu, commenté, décrit, à travers leurs seuls mots humains. La communication avec Lui (" révélation " dit-on) est soumise à nos instruments humains. Au lieu de dire péremptoirement " Dieu est, Il fait, ceci ou cela ", il faudrait toujours dire, ou au moins sous -entendre,  " nous pensons que Dieu …etc … " ( et cela vaut aussi pour ce texte en " 3 regards " !!! )

Comme disait St Paul à Athènes : Le " Dieu inconnu " que vous cherchez, le voici ", c’est le Dieu de Jésus, surprenant, paradoxal, connu uniquement par l’événement-Jésus, la vie de Jésus. Je le propose à votre recherche sincère, sans prétendre l’imposer à votre assentiment…

La démarche évangélique proprement dite, ne devrait jamais commencer par les dogmes et les pratiques " sacramentelles " (souvent mal comprises comme plus ou moins " magiques "), ni même la morale (à ne pas confondre avec les interdits de base et les bons usages)  ; mais , une fois amorcée par l’annonce de l’évènement Jésus et le témoignage vécu des croyants-selon-l’évangile , elle devrait partir de la vie, de nos réalités quotidiennes, interrogées en profondeur dans leur fond humain et traduites en questions humaines .

… Et …pourquoi pas ? un 4ème regard : Le dieu sans Dieu …  " pure fonction sociale,  monothéisme athée " à la sauce Debray qui rêve d’emplâtre contre la fracture sociale ?!

Ces images de Dieu cohabitent sans doute en chaque chrétien. L’important est de les identifier et de les mettre à leur place dans l’ordre inverse de ci-dessus : 1°/ Dieu inconnu. (presque universel) ; 2°/ Dieu de Jésus Christ et , enfin 3°/, par compassion pour la faiblesse humaine ( !) Dieu très connu (monothée, voire athée).

 

Père Paul-Maurice Dupont, le 11/11/02

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Méditations et Poésies

Dieu connu, méconnu, inconnu !